
Synopsis :
Dans une petite ville en Pologne, Léon Okrasa est employé dans un hôpital. Il a, dans le passé, été témoin d'un viol brutal. La victime, Anna, est une jeune infirmière qui travaille dans le même hôpital. Léon passe son temps à espionner Anna, à la guetter de jour comme de nuit. Cela devient une véritable obsession...
Un soir, il finit par s'introduire dans l'appartement d'Anna par la fenêtre qu'elle laisse entrouverte. Alors, Léon s'installe sur son lit, l'observe dans son sommeil, s'imprègne de son univers. Où s'arrêtera t-il ?
Critique : Cela faisait quasiment vingt ans que Skolimowski n'était plus revenu sur la toile. Les Eaux printanières en 1988 était son dernier film, ne faisant que des apparitions par la suite, chez Burton dans le disjoncté Mars Attacks ! ou récemment le dernier Cronenberg, Les Promesses de l'ombre. Le Départ avec Léaud, Travail au noir avec Jeremy Irons ou Le Cri du sorcier restent ses films qui ont été les plus appréciés, le réalisateur ayant connu également des échecs cuisants comme Roi, Dame, Valet en s'essayant aux plus gros budgets et à un casting de choix.
Ainsi en 2008, il signe son grand retour avec Quatre nuits avec Anna, titre énigmatique bien à l'image de l'œuvre.
Le premier plan du film doit pouvoir, ou pas après c'est un choix, installer l'ambiance du film. Skolimowski y parvient très facilement : un décor brumeux, une rue sans vie, un clocher comme l'annonce d'une fatalité et un homme tête baissée qui avance et guide la caméra en travelling. Le cinéaste opte pour un personnage réalisateur qui, du moins dans toute la première partie du film, guide la caméra dans des mouvements fluides impeccables, ne privilégiant que l'action au détriment des dialogues, et c'est une bonne chose. L'interprétation sans faute d'Artur Steranko (un inconnu) permet au personnage d'intriguer le spectateur comme le souhaite Skolimowski. En effet, le réalisateur joue sur les fausses pistes, amusant son spectateur à hésiter entre un simple dérangé mental, un timide maladif (qui se cache à la vue d'une femme aimée) ou carrément d'un psychopathe terrifiant (scène où il sort une main mutilée d'un sac ou quand il se regarde dans le miroir).
Si le personnage se dévoile peu à peu, le film reste dans une atmosphère brumeuse à l'image du décor, un milieu rural en Pologne difficilement datable, où l'on peut hésiter entre un régime communiste des années 80 et un contexte plus actuel. "Brumeuse", Quatre nuits avec Anna s'avérant être un film extrêmement psychologique, qui en devient presque dérangeant vu à laquelle le réalisateur s'intéresse : celle d'un homme insociable qui n'arrive pas du tout à communiquer, à la fois avec cette fameuse Anna mais aussi avec sa propre mère souffrante. Skolimowski s'intéresse
à la part de sensibilité qu'il y a indéniablement chez ce genre de personnes dérangées, en apparence terrifiante, mais à l'intérieur profondément humain. Ainsi, aussi probable que cela puisse paraître, Quatre nuits avec Anna est bien une histoire d'amour, mais un amour comme enfoui chez le protagoniste incapable de créer le contact mais avec un désir ardent de la personne.Le "problème" du film - ou plutôt la nuance possible - réside, malheureusement, dans son côté trop sombre. Après une première partie "fausses pistes", le réalisateur justifie l'état de son personnage par un viol sur Anna, dont il a été l'innocent spectateur. Ainsi, plus que de s'intéresser à l'incapacité de la communication, le réalisateur opte clairement pour un ton très difficile où plus ou moins inconsciemment il questionne le spectateur par son identification au protagoniste. Comment nous-même réagirions-nous ? C'est très dur, et en même temps, Skolimowski ne fait pas dans la dentelle avec la fameuse scène. Lorsqu'il ne montre pas grand chose au début en s'attachant à des éléments du corps (pieds nus, ongles qui grincent sur la taule) c'est déjà choquant, mais quand il montre c'est encore pire. Insupportable donc, mais parfois ça se justifie. Ici on peut vraiment nuancer car ce qui fait la grande réussite du film c'est cette tension que le réalisateur parvient à créer dans la chambre d'Anna, où sans user de l'action ou autres artifices particuliers telle la musique, Skolimowski donne à son film un ton lourd, même éprouvant. On s'attend à voir la jeune femme se réveiller à tout moment et on craint le pire. Étonnamment, à travers ces scènes, quelque chose d'indéniablement touchant passe aussi. Lorsqu'elle découvre la bague à son doigt, le film bascule même dans une poésie saisissante. On en oublierait presque le contexte que le réalisateur souhaite insupportable moralement... avant qu'il nous redonne une couche avec une autre scène de viol sur le protagoniste particulièrement violente dans sa sobriété, où un plan fixe et large attire impunément le regard du spectateur. Une nouvelle fois, est-ce nécessaire ? Le film ne méritait-il pas plus de douceur comme elle parvient à arriver à certains moments ? Le contraste est dérangeant et a pour conséquence de rendre ce Quatre nuits avec Anna difficile et donc de créer une barrière logique. Les attentes du spectateur peuvent bien évidemment varier, mais celui qui aimerait que l'œuvre insiste sur les incapacités du désir plutôt que sur l'impact des traumatismes se verra obligatoirement perturbé. Skolimowski plonge même à quelques reprises dans une forme douteuse où le montage en fondu, sinon d'embrouiller le spectateur avec des images au sens que seul le cinéaste comprend, n'apporte pas grand chose.
Bien sûr, la noirceur du film n'évapore pas toute son intensité. Ainsi, au tribunal lorsque le personnage avoue qu'il aime juste cette femme est stupéfiante, cette fois ci dans le bon sens du terme. C'est également le cas lorsqu'il est au cimetière et dit qu'il voit enfin une femme à sa mère défunte. C'est fort, et d'une certaine façon "ça prend aux tripes". Comme quoi, Skolimowski ne s'est peut-être pas vraiment rendu compte qu'il pouvait bouleverser son spectateur en lui épargnant l'immoralité.
Ce bémol peut se voir même dans le dernier plan : face à un mur énigmatique, on peut penser à la faiblesse même de l'œuvre, comme si le film lui-même créait un mur entre son spectateur faute d'un contexte abominable qui l'empêche de s'émouvoir totalement. Aussi, on peut penser que le réalisateur ne savait pas vraiment comment finir son film. Après, on peut l'interpréter également comme le symbole d'une incapacité à créer le contact, incapacité qui règne chez le personnage depuis le début. Sans son contexte dramatique, cette interprétation aurait été certainement évidente. Meilleure ? Après à vous de voir.
En bref : Une œuvre maitrisée et saisissante, qui se veut également perturbante, et empêche le film d'atteindre un degré de sensibilité qui aurait fait de ce Quatre nuits avec Anna une pièce maitresse de la frustration passionnelle.



Avec Artur Steranko, Kinga Preis, Redbad Klynstra, ...
Année de production : 2008
